À la croisée des chemins
Le développement fulgurant qu’a connu le commerce équitable au cours des dernières années a mené ce mouvement à la croisée des chemins : Faire croître le marché équitable en volume avec les critères actuels, voir parfois plus ouverts; ou le faire croître en qualités sociales et environnementales afin qu’il serve de locomotive au développement d’un système d’échanges véritablement équitable à l’échelle globale.
Rappelons que le commerce équitable est né du désir d’établir un rapport de justice plutôt que de charité entre le Sud et le Nord, entre producteur et consommateur. À l’origine, il cherchait à faire sortir de la marginalité les bafoués du système afin de leur permettre de vivre dans la dignité. Le commerce équitable était perçu comme un moyen pour en venir à une plus grande justice économique. Il n’était pas une fin en soit.
Grâce au commerce équitable, de plus en plus de petits producteurs et d’artisans obtiennent aujourd’hui de meilleures conditions commerciales et un meilleur prix pour ce qu’ils exportent. Il faut cependant reconnaître qu’à l’échelle mondiale, le commerce exerce de plus en plus de pression sur eux. La très grande majorité des petits producteurs et artisans ont de la difficulté à faire leur place dans un système économique qui externalise les coûts environnementaux et sociaux qu’il génère. Tous les producteurs, même certifiés équitables, subissent les contrecoups du marché et les dégringolades de prix lorsqu’elles surviennent.
Bien que les « prix équitables » soient supérieurs aux « prix du marché conventionnel », force est de constater que dans les faits, ils sont devenus de moins en moins avantageux pour les petits producteurs. Dans le cas du café par exemple, le prix minimum payé aux coopératives a peu augmenté depuis 1988 comparativement au coût de la vie. Pourtant, tous les consommateurs paient beaucoup plus cher leur café qu’il y a 20 ans, qu’il soit équitable ou pas.
Il faut également tenir compte du fait que de nouveaux frais sont maintenant exigés aux organisations de producteurs afin de couvrir les coûts de certification. Les principaux acheteurs ne sont plus de petites organisations de commerce alternatif comme c’était le cas il y a 15 ans, mais de grandes entreprises qui ont des modes de fonctionnement et des critères de rentabilité qui ne coïncident pas toujours avec la réalité de certaines coopératives. Cela explique en partie les pressions exercées par certains grands acheteurs du Nord sur les organismes de certifications afin qu’elles acceptent de certifier de grandes plantations et non plus exclusivement des coopératives, comme c’est le cas pour le café et le cacao par exemple.
Les compagnies multinationales sont donc de plus en plus présentes dans le créneau du commerce équitable, rendant les produits plus accessibles certes, mais alimentant également certains paradoxes. Ainsi, bien que toutes les entreprises soient obligées de respecter les critères minimums de certification pour les produits qu’elles vendent avec le logo, il n’en demeure pas moins que l’ensemble des pratiques de la plupart des multinationales soit inéquitable. Je pense à Walmart, par exemple, dont les politiques d’achat consistent à payer le moins cher possible les travailleurs et les ressources, carburant ainsi à l’exploitation sociale et environnementale. Ce sont précisément ce genre de pratiques, qui rendent le commerce équitable si nécessaire.
Tout cela étant dit, je suis convaincue que le commerce équitable est plus nécessaire que jamais. Ce marché doit se développer en qualité et en quantité afin de contribuer à une plus grande justice économique. Il devra être à l’écoute des problèmes exprimés par ses paysans et artisans du Sud. Il aura besoin de nous tous, citoyens et citoyennes, quelle que soit la place que nous occupons dans la société. Nous devons convaincre les décideurs de tous lieux que le commerce équitable n’est pas un choix entre deux produits. Il doit devenir un critère incontournable pour tous nos échanges.

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